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Mohammed Rafed : la calligraphie a trouvé son maître

Le calame virevolte au bout de ses doigts, s’abreuve à l’encre, revient à la page qui se couvre d’habiles serpents bleus, de losanges, de points, de lignes.
Mohammed Rafed, maître calligraphe, enseigne depuis 2002 au Musée de l’imprimerie un art qui l’accompagne depuis les premières années de sa vie.


La calligraphie depuis l’âge de six ans

Né en Algérie, Mohammed Rafed étudie la calligraphie dès l’âge de six ans, à l’école coranique. Il a seize ans lorsque son maître, Kaddour Abbad, le désigne pour lui succéder.
« C’est une responsabilité qu’on ne peut par refuser », commente Mohammed Rafed. Il enseignera ainsi jusqu’à son départ pour la France ; il a alors vingt deux ans. Après une maîtrise de psychologie clinique et de langue arabe, une licence en sciences politiques, Mohammed Rafed, qui n’a jamais abandonné ses calames ni cessé de transmettre son art, se perfectionne en calligraphie latine au Scriptorium de Toulouse, avec Claude Médiavilla, peintre, calligraphe et typographe.

Mystère et harmonie

Entrer dans l’écriture arabe est toujours impressionnant pour les apprentis de tous âges. Afin de faciliter l’approche, Mohammed Rafed a mis au point une méthode toute personnelle :
« pour les plus jeunes, j’ai imaginé un conte musical où l’on découvre, au fil des mots et des sons, la taille du calame, les gestes du calligraphe. Au bout de deux heures, les enfants sont capables de calligraphier leur nom, leur prénom, et de décoder le fonctionnement de la langue arabe. Ils ne veulent plus partir ! »
Mystérieuse langue, en effet, qui établit une correspondance entre les mots et l’être humain : les consonnes représentent le corps, les voyelles, l’âme. « Dans un mot, il n’y a que des consonnes. C’est à celui qui lit de rétablir les voyelles. S’il n’y parvient pas, le mot est mort. » Dans la langue arabe on doit également aborder la numérologie. « Chaque lettre a une valeur numérique, poursuit Mohammed Rafed. En additionnant toutes les lettres, on doit tomber au final sur le chiffre cinq. Si on ne veut pas calculer, on sertit la calligraphie entre deux chiffres sept, dont le tracé ressemble à un envol d’oiseaux. »



Photos Mohammed Rafed

Du gothique au koufique

La calligraphie est un art très technique, qui requiert une préparation minutieuse. « Je vais chercher mes calames à Arles. Je fabrique moi-même l’encre, selon une recette ancienne, avec de la noix de galle, du sulfate de fer, de la gomme arabique, du noir de fumée, du miel qui sert de fixatif. Pour la couleur, j’utilise des pigments naturels ou des racines de plantes que j’herborise. » Au cours des formations, Mohammed Rafed aborde ainsi l’aspect écologique de son art, l’un des points de rencontre avec la calligraphie latine. « Nous avons des règles communes, par exemple la manière de mesurer la hauteur et la longueur des lettres avec des points. En arabe, ils sont matérialisés par des losanges. »
Ces similitudes sont d’ailleurs mises en lumière dans le cadre de l’atelier « Gothique et Koufique », que Mohammed Rafed a créé (en collaboration avec Marie Gorrindo, calligraphe en latine) pour les 8-13 ans. « J’en profite pour expliquer pourquoi on écrit de gauche à droite et vice-versa. Une autre question ne tarde pas à fuser : pourquoi reprend-on aussi souvent de l’encre dans l’écriture arabe (ou dans la calligraphie en général) ? Tout simplement parce que ce geste permet de prendre du recul, de réfléchir à son projet, de recadrer ses objectifs. Il en va la calligraphie comme de la vie. »

Photos Mohammed Rafed

De l’écriture à la chorégraphie

Les adultes, quant à eux, choisissent leur style d’écriture parmi les trente-deux existants.
« Les débutants choisissent la plupart du temps le Neskhi, plus simple que le Toulthi, qui est élaboré. Je les amène rapidement à la créativité, explique Mohammed Rafed. On remplace le calame par d’autres outils, tels le balsa, le carton taillé en biseau, les pinceaux rigides. On travaille le côté artistique, ce qui permet d’approcher le trait, de passer à des formats plus importants quand le geste se libère. »
Cette démarche permet aussi de passer du geste à la danse. « Le trait est transposé dans l’espace et le corps prend la relève de la main. C’est la calli-chorégraphie. » La notion de rythme personnel est importante dans la démarche calligraphique. « C’est l’individu qui est pris en compte, et on travaille sans compétition, à sa vitesse. Cette notion a beaucoup intéressé les enseignants de l’IUFM où je suis allé faire des stages dans le cadre d’une formation sur l’histoire de l’écriture. »

La calligraphie est aussi dans la rue

Une autre des missions de Mohammed Rafed, c’est d’aller à la rencontre des gens. S’il intervient à l’université Lyon 2, à la Maison de l’Orient, à la Fondation Richard, on le voit aussi sur les places de Lyon, avec ses calames, répondant inlassablement aux questions du public. « C’est un aspect très important pour moi, je tiens à privilégier ce contact direct pour expliquer ma culture, discuter avec les gens, faire tomber les préjugés. »
Au dernier Printemps de Musées, Mohammed Rafed était, bien sûr, de la fête. Luth et calames en main, il a littéralement envoûté petits et grands. De quoi ajouter de futurs adeptes à la déjà très longue liste (environ cinq cents) des apprentis calligraphes qu’il a formés.



Photos Mohammed Rafed