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L'imagerie de la Guillotière : les premières pages du catalogue

LA GUILLOTIÈRE, FAUBOURG INDÉPENDANT ET MÉTISSÉ

Originaires de Lombardie et du Tessin

Au début du XIXe siècle, plusieurs familles, originaires de Lombardie en Italie et du Tessin (seul canton suisse exclusivement italophone), s’installent à la Guillotière, sur la rive gauche du Rhône. La Guillotière est alors une commune indépendante (jusqu’en 1852 date de la formation du 3e arrondissement de Lyon), pittoresque agglomérat métissé, d’auberges bon marché, de petits commerces, de fabriques diverses. Le pont de la Guillotière a longtemps été l’unique pont de Lyon sur le Rhône, ce qui donnait au faubourg de la Guillotière le statut d’unique "porte d’entrée" Est de la ville. Ce rôle a persisté dans le temps, et aujourd’hui, les populations immigrées y sont nombreuses, suivant le cours des grandes vagues d’immigration du XIXe siècle.

Les familles Barella, Bernasconi, Cantoni, Cereghetti, Clericetti, Gadola, Ponti, Schera, Spinedi, sont d’abord des artisans encadreurs d’images et d’estampes.

L’imagerie dite populaire - production d’images destinées à être vendues à un prix très modique aux populations tant rurales qu’urbaines, à des fins religieuses, éducatives, divertissantes ou décoratives - qui s’est développée dès le début de l’imprimerie (xylographie, bois gravé), va prendre une ampleur considérable avec l’apparition de nouvelles techniques d’estampes et en particulier la lithographie, apparue à la fin du XVIIIe siècle. Elle-même va aboutir à la chromolithographie, forme industrielle de la lithographie permettant à moindre coût des effets séduisants en grands tirages. Des centaines de milliers d’exemplaires d’œuvres de toutes sortes - des plus prestigieuses aux plus populaires - des plus raffinées aux plus vulgaires, vont inonder la France, l’Europe et l’Amérique du Nord.

A la Guillotière, les fabricants de cadres italiens et tessinois exploitent le filon de cette invention et se font éditeurs et marchands d’images de façon pérenne ou occasionnelle, pour certaines familles, en poursuivant leur activité d’encadrement. Les marchands de la Guillotière (surtout les dynasties Barella, Bernasconi et Gadola) vont diffuser à Lyon, en France et en Europe, une production qui a longtemps échappé à toute inventorisation du fait de son caractère éphémère, de sa courte période d’exploitation - moins d’un siècle - et de son mode de diffusion hors des circuits du livre, notamment par le colportage.

De l’enfant Jésus à Napoléon III

Les sujets évoqués par ces images, comme tous les imprimés éphémères, reflètent bien les modes, l’actualité ou les préoccupations du moment. L’éventail des sujets traités est très large, et souvent baignés d’une lumière bien lyonnaise ou régionale.

Christ, vierges, saints et saints, habillés de couleurs fraîches et naïves, illuminés par la révélation, les visages bouleversées par la stupeur, les regards exaltés par l’enthousiasme, les joues enflammées par l’amour, les pupilles dilatées par la béatitude, constituent au départ le fonds de commerce des marchands de la Guillotière, sans doute eux-mêmes très favorables à l’iconographie religieuse. Ces images se justifient par leur seule force parabolique et allégorique ou pour l’enseignement moral qu’elles transmettent. Les pèlerinages locaux sont abondamment évoqués : Ars, Fourvière, La Louvesc, La Salette, Rumilly. Il nous reste des estampes consumées par le temps et friables comme du pain azyme.

Les images de la Guillotière savent aussi coller à l’actualité locale, nationale et internationale, et les inondations de Lyon, les faits-divers, les expositions universelles, les personnages célèbres, les guerres, sont bien représentés.

Reflet sans doute de l’esprit frondeur du quartier, la caricature n’est pas en reste et les grands de ce monde, notamment Napoléon III, font souvent les frais de crayons moqueurs. La caricature attaque le corps et le visage par l’exagération de leurs singularités ou de leurs défauts, à des fins comiques ou satiriques. Et au décours de la guerre de 1870-1871, Badinguet - surnom satirique donné à l’empereur Napoléon III (son épouse, l’impératrice Eugénie, étant surnommée Badinguette) - apparaît dans diverses situations irrévérencieuses.

Lyon - perçue de la rive gauche du Rhône - est évoquée dans sa géographie ou ses monuments. Nombreuses sont les vues inédites de la ville, redécouvertes en même temps que ce fonds d’estampes et jamais encore exploitées, qui vont permettre de renouveler l’iconographie lyonnaise du XIXe siècle.


Les valeurs de la troisième République

La naissance de la troisième République - le 4 Septembre 1870 - va être l’occasion, pour les marchands d’estampes de la Guillotière, de diffuser l’image d’une République, escortée par la justice et la vérité, qui proclame avant tout la liberté. Elle est synonyme de force, de gloire, de prospérité, de travail, d’agriculture, d’arts, et même d’industrie ! Mais elle est surtout reconnue et acclamée en présence de toutes les nations ou par tous les peuples. Cet universalisme, cette prise à partie de la terre entière comme témoin, vont se concrétiser lors de l’Exposition Universelle de 1878, par une gravure imprimée en chromolithographie à Zurich, éditée à la fois par la Veuve de Jean-Baptiste Gadola à la Guillotière et par la Veuve de François-Désiré Gosselin à Paris, intitulée "La République Française recevant les peuples à l’Exposition Universelle" :

"Le 1er Mai 1878 a eu lieu l’ouverture de l’Exposition Universelle de Paris ; toutes les nations ont répondu avec empressement à l’appel de la France qui a tenu à honneur de les recevoir dignement. Dans ces immenses palais sont groupés les chefs-d’œuvre de l’art et de l’industrie du monde entier ; depuis les spécimens primitifs de l’industrie naissante de certains peuples, jusqu’aux plus merveilleuses découvertes de la science moderne. Le palais du Trocadéro qui doit être conservé, transmettra à la postérité le souvenir de cette grande lutte pacifique de l’intelligence, dont les générations futures recueilleront le fruit. En présence de cet immense concours est-il besoin d’insister sur les résultats féconds, qu’on obtiendra, pour la paix, le bonheur et le bien-être des peuples".


La fragilité de la République

Cette nouvelle République - encore fragile - dans sa représentation graphique, est le plus souvent, entourée par le peuple mais également par les gloires du panthéon français (politiques, savants, écrivains, etc.). Encerclée par la foule, elle tente, juchée sur un char tiré par deux lions, de se frayer un chemin que l’on devine semé d’embuches. Une seule fois, elle met le pied au sol - légèrement surélevée - foulant les attributs de la royauté devant un lion fort placide qui rappelle étrangement celui que Frédéric Bartholdi donnera plus tard à la Ville de Belfort. A chaque fois, elle tient le drapeau tricolore d’une main moyennement assurée (tantôt de gauche, tantôt de droite). Le visage, s’il est plus ou moins expressif, plus ou moins féminin, plus ou moins âgé, est par contre chaque fois ceint d’une couronne de lauriers. En 1878, pour l’ouverture de l’Exposition Universelle de Paris, la République tient une épée de la main gauche et est soutenue par la Ville de Paris, figurée par une femme tenant fermement de la main gauche un bouclier, prête à la secourir le cas échéant, en cas de défaillance… On retrouvera l’ensemble de ces symboles républicains répété par les maisons Bernasconi et Gadola, dans leur production éditoriale, jusqu’à la fin de leur activité.