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Charles Miège : virtuose sur linotype

Vous le voyez à son clavier tous les jeudis matin, les mains virevoltant sur les touches. Vous l’apercevez certains dimanches de démonstration, égrenant le cliquetis des lettres au gré des murmures d’étonnement. Vous l’admirez aux Journées du Patrimoine ou à la Nuit des Musées, alors qu’il interprète ses plus grands airs pour Linotype manufactured by Mergenthaler and Co, modèle 5. Il n’est pas un pianiste mais c’est un grand artiste.

Un inséparable duo homme et machine

Fidèle d’entre les fidèles, Charles Miège collabore depuis 19 ans au Musée de l’imprimerie, comme linotypiste bénévole. L’histoire commence en 1990 : la directrice de l’époque, Gabrielle Perrier, sauve de la casse pour l’atelier du Musée la composeuse-fondeuse sur laquelle il a fait toute sa carrière, cette fameuse Mergenthaler fabriquée aux États-Unis en 1906. Peu de temps après, l’imposante machine arrive au Musée…suivie de très près par son ex-propriétaire.

Un métier réservé aux « as »

Il faut dire que la complexité de la mécanique et la délicatesse du maniement font qu’il y a peu d’artisans capables de faire fonctionner une telle machine. La linotype est une composeuse-fondeuse qui permet, à partir d’un clavier, de composer un texte lettre à lettre, puis de le transformer en lignes-blocs métalliques, constituées d’un alliage fondu dans le creuset intégré à la machine. Ces lignes, ou matrices d’impression, seront ensuite assemblées, encrées, recouvertes de la feuille de papier et fortement pressées. Il n’y a pas si longtemps, on composait ainsi livres et journaux, notamment les matrices du quotidien Le Progrès qui utilisa les linotypes jusque dans les années 1970.


Du travail jour et nuit

Charles Miège a donc été le témoin d’un épisode presque entier de l’histoire graphique. « Mon oncle, Charles Serre, a fondé en 1920 l’atelier de composition mécanique à façon qui est devenu le mien en 1960 avec mes frères Robert et Maurice, où j’ai travaillé de 1951 à 1990. Je suis rentré chez mon oncle, où mon père travaillait déjà, après mes quatre ans d’apprentissage, mes deux ans de perfectionnement (orthographe et typo) et un premier emploi de typographe à l’imprimerie Berlioz, rue des Marronniers. » À cette époque, au 12 place Raspail, il y a cinq machines et six opérateurs et l’on travaille jour et nuit.Les commandes viennent des imprimeurs de Lyon, mais aussi de tout Rhône-Alpes et même de Paris, pour les périodiques, ouvrages, thèses, catalogues.
« Nous étions surchargés de travail, se souvient Charles Miège, car il y avait seulement trois ou quatre linotypistes sur Lyon. Le plus difficile, c’était d’expédier toutes ces matrices. Rendez-vous compte : une page pesait trois kilos, un livre c’était neuf cents kilos ! »

Le plaisir de transmettre

En 1990, Charles Miège arrête son activité et passe directement de l’atelier au Musée, en s’arrêtant de temps en temps à la case « retraite », quand le beau temps lui permet tourisme et parties de boules. Mais il ne manque aucun des rendez-vous importants du Musée et, tous les jeudis matin, il « épate » les scolaires. « Je leur parle des règles typographiques auxquelles nous devions nous soumettre : pas plus de trois coupures de mots dans une page, interdiction de couper, par exemple, cent mille en 100 et trois 000, (avec ça, j’aurais été recalé au CAP) ; bref, les jeunes qui sont tous équipés d’ordinateur et normalement soumis aux mêmes règles typographiques, ils n’en reviennent pas ! D’ailleurs, aujourd’hui, plus personne ne sait ce qu’est un point virgule et tout le monde croit qu’une majuscule et une capitale, c’est un peu la même chose ».







Présent pour la Nuit des Musées

Tous les jeudis, Charles Miège attend de pied ferme le public de 9h30 à 12h. Il évoquera ses prouesses au clavier, à raison de 9 000 caractères par heure et racontera l’aventure d’Ottmar Mergenthaler, cet horloger qui inventa la Linotype aux États-Unis en 1886, tout en faisant apprécier le délicat mécanisme, huilé comme une montre suisse, qui permet aux matrices de s’aligner sur leur portée. Et Charles Miège, très entouré comme chaque fois qu’il est au clavier, ne manquera pas d’ajouter en toute modestie : « la vedette, ce n’est pas moi, c’est la machine ».

Fernande Nicaise, responsable de l’atelier de typographie